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Les dessous des vacances

Mer, montagne, désert… Où que l'on parte il s'agit de recharger les accus. Mais pourquoi voyageons-nous ?

Résidences à la campagne, villas en bord de mer, séjours en stations thermales ou tourisme en Suisse Pendant longtemps, les vacances ont été l'apanage de la bourgeoisie. Mais aujourd'hui, à la question rituelle Vous allez où pendant les vacances ?, ceux qui répondent on ne bouge pas ne pourront s'en tenir à une formule aussi laconique. Ils devront se justifier tant les vacances se vivent comme une norme sociale. Et pour cause : selon le baromètre Ipsos-Europ Assistance 2008 des vacances, les Européens (67 %) sont de plus en plus nombreux au départ, plusieurs fois dans l'année, et avec un budget toujours à la hausse ! Si d'aucuns estiment voyager grâce à des prix cassés, au final la tendance est donc à consommer davantage. C'est dire si l'offre – et le marketing – en matière de voyage s'est adaptée à notre soif impérieuse d'« autre chose » !

(Ré)créativité

Selon l'anthropologue Jean-Didier Urbain, le vacancier de ce début de millénaire aspire inconsciemment à se travestir, à devenir un autre : Le manuel se met à lire, l'intellectuel se prend à bricoler, le pauvre joue au riche et le riche au pauvre. On est en plein jeu de brouillage des appartenances sociales. Se retrouver soi et (r)éveiller les zones dormantes du potentiel de chacun Une quête que paradoxalement l'on poursuit en s'échappant vers un ailleurs où les règles sont autres. Pour répondre à un même besoin : se ressourcer le corps et l'esprit, mis à mal par le stress et la compétition qui rythment notre société actuelle. Cette soif de rupture s'exprime dans moult pratiques concoctées par les voyagistes, notamment dans le registre de l'insolite : zones lointaines jusqu'alors fermées aux étrangers, nouveaux hôtels avant-gardistes, vie de moine en Corée du Sud, Sibérie en stop, etc. Sans oublier l'alternative des activités de l'extrême : rafting, canyoning, trekking, etc. Du pain bénit pour les vacanciers en mal d'émotions et de sensations, chez qui le besoin d'être « autre » se double d'une aspiration au dépassement de soi. Certains joueront ainsi à l'aventurier d'antan, comme pour contrebalancer l'assoupissante routine du quotidien. L'anthropologue David Le Breton explique : L'homme sans

qualité peut enfin tutoyer la légende, aller au bout de ses forces, mettre en jeu symboliquement son existence pour gagner ce surcroît de sens qui rend la vie pleine.

Pourtant, nuance : seule une infime minorité prend de vrais risques, les nombreux adeptes du genre optant plutôt pour l'aventure organisée. Force est de constater avec Josette Sicsic, directrice de Touriscopie, que la majorité des Occidentaux se contente de déplacer ses habitudes. Dans les valises de ces « voyageurs immobiles », on trouve peu de place pour le dépaysement : ils emportent avec eux entourage affectif, accessoires et pratiques quotidiennes. Que ce soit en famille ou entre copains, ils s'en vont rejoindre la plage, une maison de campagne, ou un chalet à la montagne. Dans ce registre, s'il y a de l'inconnu et ses imprévus, ce sera à dose homéopathique.

Imaginaires de voyages

Vu sous la loupe sociologique, la quête du vacancier serait guidée par ce que le sociologue Rachid Amirou appelle les imaginaires de voyages : des images floues que nous conservons de nos multiples contacts notamment avec la culture, la littérature et le 7e art. Ainsi, certains se façonneront une image des Etats-Unis sur la base des films de David Lynch, d'autres seront imprégnés des tableaux émanant des livres de Jack Kerouac. Autant de figures qui influencent le choix d'une destination, et l'attitude du voyageur une fois qu'il est en route. L'un ne ratera pour rien au monde une virée dans le désert jusqu'à Dakar, tandis qu'un autre voudra absolument voir la place de la Révolution à La Havane, et même nager avec les dauphins en liberté dans les Caraïbes. Seule déconvenue possible de ces images mentales invitant à larguer les amarres : Quand le voyage vécu ne correspond pas à ce que l'on en attendait, précise Jean-Didier Urbain, il est raté.

Mer ou montagne ?

La plupart des Européens qui bouclent leur valise se rendent à la mer (64 %), même si la montagne (18 %) et la campagne (18 %) sont de plus en plus prisées. Dans cette préférence, épingle Jean-Baptiste Dayez, psychologue, il y a comme l'influence du stéréotype que la société cultive à propos de ce que sont les vacances par opposition au travail : le repos. Or, les activités balnéaires – baignade et bronzage – sont plus propices au repos que la marche ou l'escalade typiques de la montagne. À la mer, pas besoin de bouger pour profiter de la vue partout identique. Par contre, à la montagne, il faut se dépenser pour découvrir les différents paysages qu'offre le relief ; montagne et mouvement sont presque indissociables. Un papa féru de vacances en famille, Stéphane, raconte : La mer et la plage, c'est chouette quand les enfants sont petits, car on fait des châteaux de sable ensemble, et ils peuvent barboter dans l'eau pendant qu'on bouquine. Mais depuis qu'ils sont grands, je préfère les emmener à la montagne. Car le relief offre bien plus de surprises que la mer qui pour moi reste monotone. Et puis la montagne, c'est aussi la découverte de villages aux maisons de charme.

Mais il est une autre explication au succès des vacances à la côte : la prégnance médiatique des images ressassant plages de sable fin aux vagues azurées et peuplées de corps ambrés. Pour Jean-Baptiste Dayez, ces images correspondent à autant d'occasions de rendre la zone côtière plus accessible à l'esprit du vacancier en puissance qui, par une sorte de conditionnement, tendra plus rapidement à opter pour la mer que pour la montagne. Enfin, sous le regard de certains psys, la mer reflue vers l'image de la mère aussi enveloppante que rassurante. La mer est également symbole de vie et de mort, car tout en vient et tout y retourne. Quant à la montagne, son pic dressé fièrement symbolise le phallus. Mer ou montagne ? Question de fantasme

Quête de soi et d'autrui

La convivialité pèse lourd dans les attentes du vacancier en quête de lui-même, mais également de l'autre. Le voyage en groupe constitue donc une alternative de sociabilité précieuse pour ceux qui ne peuvent partir en famille ou en compagnie de leurs amis. Il permet à certains d'éviter de se retrouver en solo, et notamment les femmes qui, seules à un moment donné de leur vie, n'ont pas le cœur à jouer à la baby-sitter des marmots des copines, ou encore à la vieille fille auprès des parents. Dans l'esprit de beaucoup d'esseulé(e)s rôde de surcroît l'espoir de trouver l'âme sœur. Autre raison – parfois inavouée – qui fonde l'option « groupe » : c'est aussi revendiquer son désir d'être pris en charge, selon Catherine Marchi, psychologue. Ainsi, dans le cas de voyages en groupe « classiques », tout est organisé, planifié, programmé, heure par heure, il n'y a qu'à suivre le guide et s'abandonner à une douce passivité. De nombreux amateurs de cette formule déclareront néanmoins simplement apprécier l'inconnu et la surprise que leur réserve la rencontre de personnes venant d'horizons différents.

À l'extrême inverse, les plus hardis entreprendront seuls cette quête identitaire. Parmi eux, des femmes qui interpellent autant qu'elles forcent l'admiration. Et à juste titre : elles auront vécu dans leur chair la solitude face à l'angoisse existentielle, et subi la valse de leurs démons intérieurs, entre autres épisodes pénibles Mais quel sens donner à ce choix de partir seule ? Pour l'anthropologue Franck Michel, si auparavant, voyager seule représentait un défi à l'ordre masculin, aujourd'hui, il y a ce fantasme de défier les conventions pour trouver la liberté. Mais les femmes s'opposent peut-être moins aux hommes et plus au mode de vie urbain, dans lequel elles se sentent étouffer. La plupart sont d'ailleurs cadres, aisées, à la recherche d'une forme de dénuement et d'authenticité. Et quand ces « aventurières » nous reviennent, elles évoquent un sentiment de maturation et de transformation. Chaque dépassement de soi leur a permis de démêler un peu mieux l'essentiel de l'accessoire, tout en se découvrant une force insoupçonnée.

Inventivité et créativité, tel est le mot d'ordre que déclinent les voyagistes afin d'enchanter notre quête de nouveaux possibles. Mais une autre voie s'esquisse pour qu'ils s'ouvrent à nous : affronter ses peurs et les traverser.

À lire

éd. Payot, 1998, 468 p., 22,70 €.

Passions du risque, David Le Breton, éd. Métailié, 1991, 190 p., 9,20 €.

Texte Céline Delfosse. Illustration Emilie Seron.